Ordre et progrès… Vraiment?

Comme chacun sait, c’est à Auguste Comte, ponte du positivisme, que le Brésil doit sa Fameuse devise. Cette philosophie pourrait se résumer à renoncer à la question pourquoi? pour se concentrer sur le comment, et donc à agir au lieu de chercher la cause des choses.

Auguste Comte, grand ponte du positivisme

Plutôt jolie comme idée, et on comprend assez facilement que le pays ait choisi une telle devise au sortir de la colonisation. En gros c’est aller de l’avant dont il s’agit, et voilà là un idéal bien universel.

Mais peut-on dire, aujourd’hui, que cette maxime est réellement mise en application?

Pour la partie progrès, d’accord. Plus que jamais peut-être, même. Les financements énormes engrangés par les futurs Jeux Olympiques et Coupe du Monde y sont pour beaucoup dans ce qui semble être l’un des plus grand ravalement de façade de l’histoire du Brésil. Pour accueillir tous les gentils touristes fans de sport et leur argent, l’Etat s’est lancé dans une gigantesque campagne de réhabilitation des principales villes du pays qui passe en premier lieu par la pacification (réussie, apparemment) des favelas qui dominent la ville, puis par la construction de nouvelles et énormes infrastructures, telles des routes, des lignes de chemin de fer et des stades. Malheureusement, toutes ces transformations ont tendance à agir presque exclusivement en faveur des riches.

Blason du BOPE, unité d'élite chargée d'intervenir dans les favelas. Véritable armée.

En effet, la pacification des favelas attire de nombreux investisseurs et fait monter tous les prix, immobiliers comme alimentaires. De manière générale, ces deux évènements majeurs ont créé une forte bulle spéculative et le pays, du moins les grandes villes du pays, souffrent aujourd’hui d’un important boom immobilier qui a fait multiplier par trois le prix moyen des loyers en seulement un an.

Quant aux nouveaux routes/trains/lignes de métro, ils impliquent presque systématiquement une modification profonde la géographie urbaine, et donc la délocalisation des habitants. Ceux-ci se sont souvent vu proposer comme unique solution de rechange un logement très loin de là où ils vivaient, à savoir dans le Cosmos (ce n’est pas une blague, le quartier où on les envoie s’appelle vraiment comme ça, et il porte très bien son nom). Cela est un effet courant de la transformation d’un pays. Le capitalisme possède une certaine force centrifuge qui pousse les pauvres vers les banlieues, afin de donner aux centres une allure de richesse. On maquille la réalité avec des écrans de fumée, mais ça marche. A tel point qu’aujourd’hui le Brésil se retrouve propulsé à la 8ème place au classement mondial du PIB/habitant du FMI, juste devant le Canada.

Mais tout cet aspect de progrès apparaîtrait certainement plus et serait encore plus important si la partie « ordre » de la devise était également suivie à la lettre. Mais non, ici, c’est vraiment le bordel. C’est un bordel joyeux, c’est vrai, un peu coloré, musical, souriant et qui sent souvent bon les grillades. Mais ça reste le bordel.

Par exemple, soyons triviaux,  toute procédure administrative est ici un véritable casse-tête qui vous prendra beaucoup de temps sur votre courte vie. En fait, tout irait bien si chaque administration possédait les mêmes informations, s’il existait une centralisation des procédures. Mais cela ne semble pas être le cas, et les papiers qu’on vous a demandé à un endroit ne suffiront probablement pas ailleurs où vous êtes allé faire exactement la même chose. Car en plus de ne pas disposer des mêmes informations, les lieux dans lesquels vous pouvez faire vos papiers sont très nombreux et très différents, allant du ministère des Finances à la simple poste. En général, une fois sur place avec tous vos papiers, vous prenez un numéro et vous attendez. Longtemps. Mais comme l’ambiance n’est pas au formalisme coincé qu’on pourra trouver dans les mairies françaises, on finit souvent par discuter avec son voisin, de la pluie et du temps que l’on aura encore à attendre, les petites vieilles se racontent leurs histoires de cataracte, et l’attente se fait plus douce.

La carteira de trabalho. Un des documents dont vous aurez besoin en tant que brésilien, pour travailler. La France ne possède pas d'équivalent

Pour se déplacer aussi, le désordre peut être génant. Bon, au bout d’un certain temps, on s’y retrouve, on se fait aux gens qui poussent pour rentrer avant que les autres sortent, on arrive à se repérer dans les arrêts de bus sans qu’ils soient indiqués nulle part, ni dans les bus, ni sur les arrêts eux-mêmes. On se fait à l’idée qu’on devra payer plein pot toute l’année parce que vraisemblablement, on ne comprendra jamais comment fonctionnent les mystérieuses réductions. On s’y fait, certes, même si on a un peu de mal à comprendre pourquoi les télés qui sont dans certains bus indiquent tout, de l’horoscope au résumé des telenovelas, mais pas l’heure, ni le nom des arrêts. On s’y fait, mais ça fatigue.

Parfois, ce désordre est plus que plaisant, quand il s’agit de fête, et que tout est permis. Quand des groupes de Maracatu défilent dans le hall de votre fac en pleine journée, ou que des gens font des claquettes au milieu de la rue à Lapa. Car le bordel, ça veut aussi dire la liberté, le désordre c’est le fait de pouvoir mettre n’importe quoi à n’importe quelle place, et que tout soit accepté. Au delà du fait que la vie puisse être pesante pour les Brésiliens les plus pauvres, on perçoit bien ce sentiment de liberté, ce pouvoir de parler à n’importe qui dans la rue, de séduire qui on veut, de chanter à tue-tête.

Mais d’autres fois, quand il touche la politique surtout et quand il rime avec corruption, le bordel devient la pire tare du pays, et le ronge de l’intérieur. Il y a trois jours, mardi 20 septembre, la population a défilé dans diverses villes du pays et surtout à Rio, munie de balais verts et jaunes pour représenter le ménage à faire dans le parlement, et protester contre l’omniprésence de la corruption.

Manifestation contre la corruption à Rio. Sur la pancarte: "femme de ménage incompétente"

Cette gangrène empêche au pays de profiter pleinement de ses richesses. A cause de certains pourris qui s’en mettent plein les poches, les hôpitaux sont moyens, les écoles publiques au plus bas, les salaires des fonctionnaires ridicules et les routes pleines de trous. Bien sur, quand il s’agit de refaire les stades et de construire des routes pour les joindre entre eux, en somme, pour donner du Brésil une image positive à l’international, l’Etat semble avoir plein de sous, mais pas pour les besoins primaires de la population, et celle-ci le déplore. Mais quand des scandales de corruption éclatent tous les jours, cela commence à se savoir, et l’image que cela renvoie est loin d’être bonne (voyez plutôt, le fameux scandale de la cueca, ou « du slip », ici). Peut-être serait-il temps que les politiques prennent à la lettre la jolie phrase qui est écrite sur leur drapeau et qu’ils mettent un peu d’ordre dans leurs pratiques et du progrès dans leur morale, et, j’en suis sure, tout ira beaucoup mieux.

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