Archives de Catégorie: Religion

Umbanda: entre Vodoo et Christianisme, un cigare à la bouche

Le Brésil est un pays qui dispose d’une liberté religieuse très importante, illimitée. Toute confession y est autorisée, respectée,soutenue, la notion de secte n’existe pas. Cette situation entraîne parfois des abus, comme certaines églises évangéliques qui n’hésitent pas à soutirer l’argent du fidèle crédule pour payer au pasteur une montre plaquée or sur laquelle il pourra lire l’heure de la prochaine « réunion ». Cela permet aussi l’existence de rites originaux, qui, à nos yeux européens paraissent absolument exotiques, presque d’un autre âge.

Parmi ceux-ci, j’ai testé pour vous la religion Umbanda. Ce rite récent, fondé en 1908 par le médium Zélio Fernandino de Moraes, dans l’état de Rio de Janeiro, reprend à la fois les idoles du candomblé, les Orixas, et Jésus.

C’était un samedi, mon amie Manon m’avait invitée à assister à la cérémonie de l’église de son ami Bruno, étudiant la semaine, médium le samedi. Rendez-vous à 17h au métro Maracanã, dans la zone Nord pour aller voir ce que c’est. Bruno nous amène jusqu’à une maison réaménagée en lieu de culte, un peu plus loin du métro. La zone Nord de Rio, un endroit où l’on ne va jamais, ou presque, sauf pour les cours, et encore là on ne fait que prendre une passerelle qui nous mène directement du métro à l’intérieur de la fac, et dont on a entendu tout un paquet d’histoires pas rassurantes qui impliquent souvent un flingue. Adrénaline, donc.

La maison est assez grande, un peu ancienne. A l’intérieur, Bruno touche chacune des portes qu’il croise puis porte ses doigts à ses lèvres. Tout est rite. Nous allons nous asseoir sur un petit banc blanc dans la cour intérieure et nous attendons, un peu timides, le temps que Bruno aille revêtir sa tenue de Médium. La décoration est simple. Sur un des murs, un poster représente des chiens qui courent, en face, un tableau noir indique les prochaines cérémonies: Pretos Velhos (vieux noirs) ou Indiens d’Amazonie.

Au bout d’un certain temps, nous rentrons dans la pièce où aura lieu la cérémonie. C’est une pièce divisée en deux dans la largeur par quelques colonnes et un muret, avec une ouverture au centre. Les murs sont blancs, les chaises sont blanches, le sol est blanc, mais au fond, dans les coins, deux spots diffusent une lumière verte qui confère une ambiance étrange à l’ensemble. Dans la première partie de la pièce, qu’on pourrait qualifier de nef, des chaises sont alignées des deux côtés d’une allée centrale qui servira de frontière entre la zone réservée aux hommes et celle attribuée aux femmes. Sur un des piliers, une affichette en papier indique qu’il est demandé de ne pas porter de vêtements d’une couleur sombre, ni de croiser les jambes durant la cérémonie. Raté, j’ai un tee-shirt noir.

De l’autre côté du petit muret qui sépare la pièce en deux se situe la zone réservée au rite à proprement parler. Ce qui nous a frappé en premier lieu est le nombre de personnes qui participent au rite: autant que ceux qui ne font qu’y assister, en tout, une quarantaine de personnes. Rien à voir avec la traditionnelle asymétrie prêtre/fidèles. Ils sont vêtus d’un uniforme de couleur claire, parfois avec un pantalon ou une jupe bleu marine et portent des colliers colorés qui représentent leur grade dans l’église. Il est difficile de tracer un portrait du médium moyen, ils sont de tous âges, tous sexes, toutes couleurs. Au fond de la pièce se tient un autel des plus étranges constitué d’une accumulation d’idoles (ma préférée étant celle de St-George, le Saint Chevalier,qui brandit son épée sur son cheval cambré, très romanesque). A gauche de l’autel, un mannequin à la « peau » marron, vêtu de pagnes et de plumes représente les indiens d’Amazonie, et à droite se situe un trône d’osier sur lequel la maîtresse de cérémonie (une petite vieille à l’air très sérieux) tiendra l’office. Enfin, tout au fond à droite, les percussionnistes tiendront le rôle d’ambiance sonore.

La cérémonie se déroule en deux étapes. Tout d’abord, on chasse les mauvais esprits et on appelle les bons. Pour cela, plusieurs chansons, au refrain scandé à répétition.

« Jesus, Maria, José,

Jesus Maria José,

Agua também é remedio

Mas precisa muita fé »

(Jésus, Marie, Joseph/ L’eau aussi est un remède, mais il faut beaucoup de foi)

Puis, petit à petit, les choses changent. Après un long discours de la maîtresse de cérémonie dos à nous, les médiums commencent à agir bizarrement. Ils se courbent, des stigmates nouveaux apparaissent sur leur visage. L’un après l’autre, ils se tournent vers la porte et poussent de petits cris. On nous expliquera ensuite que c’était pour faire fuir les mauvais esprits. Certains allument des cigares, d’autres boivent un peu d’alcool.

On nous demande ensuite de nous lever, de retirer nos chaussures et de nous mettre en ligne le long de l’allée. Là, l’un après l’autre, on passe devant la « prêtresse » qui nous secoue un porte-encens fumant devant nous, puis dans notre dos. Les chansons reprennent, puis c’est la pause.

Manon et moi commençons à nous sentir un peu plus à l’aise, personne ne nous regarde comme des intruses comme cela nous inquiétait. Néanmoins, on ne sait pas bien comment se comporter et nous sommes soulagées de retrouver quelque chose que nous connaissons: des salgados, (cf, cet article) et des sodas que l’on achète dans la petite buvette de la maison. Ca tombe plutôt à pic, il est déjà 19h passées et on a faim.

Commence alors la deuxième partie de la cérémonie: la consultation des esprits. Nous ne nous sommes pas inscrites au début, sur la liste. On nous a conseillé de ne pas le faire, les esprits auxquels on irait parler sont très anciens et parlent un portugais qu’on ne comprendrait certainement pas, mais ce n’est pas grave, on ne le sentait pas trop et puis de toute façon on était là pour observer. Il n’empêche qu’il faudra quand même se faire purifier et c’est là que les choses commencent à se gâter.

Les médiums sont tous de l’autre côté du muret, assis le dos courbé sur de petits tabourets et préparent leurs offrandes: de l’alcool, des fleurs et du tabac. Sur leur visage on lit vraiment le poids des années, ils sont changés, des personnes physiquement opposées aux êtres jeunes qu’ils étaient au début de la cérémonie. Encore une fois, on nous demande de nous aligner dans l’allée, mais cette fois pour nous rendre de l’autre côté du muret, dans la partie plus sacrée.

Là, un médium nous est désigné. Dans mon cas, une femme d’une trentaine d’années qui avait sur le visage une expression extrêmement sérieuse, méchante, avec au fond des yeux un peu de folie, qui me faisait peur. Elle a commencé par me toucher, frotter mes bras et mes jambes avec énergie comme pour en chasser de la poussière. Devant, puis derrière. Ensuite, avec son cigare, elle m’a soufflé des bouffées de fumée un peu partout avant de les chasser en formant des petits tourbillons avec ses doigts. Nos regards se sont croiser entre Manon et moi, nous avons étouffé un rire nerveux. Puis nous sommes allées nous assoir, sous le choc.

Une fois que tout le monde était passé entre les mains des médiums pour se faire purifier au cigare, une nouvelle file s’est créée, cette fois pour aller discuter avec le médium qui aurait le don de répondre à toutes vos questions, quelles qu’elles soient, même s’il s’agit de lui demander de guérir votre cheville tordue, ou de vous donner des conseils amoureux. C’est à ce moment que nous avons décidé de partir, il était déjà presque 22h et la zone Nord n’est pas l’endroit le plus accueillant de Rio, encore moins la nuit. Bruno, qui ne faisait pas partie des médiums « incarnés » est venu nous rejoindre et en a profité pour nous expliquer quelques miracles de sa religion: sa tante aurait guéri du cancer de manière inexpliquée par des médecins qui la considéraient déjà perdue, et de nous donner quelques explications quant à sa vocation qu’il aurait depuis tout petit. Un don qu’il décrirait comme quelque chose d’inné.

Ce que je retiendrais de cet cérémonie, c’est un énorme doute. Je n’ai jamais été quelqu’un de trop rationnel et j’ai toujours eu envie de croire à ce que la science ne sait pas nous expliquer. Par contre, j’avais toujours perçu la religion, d’autant plus la religion spiritiste comme une énorme arnaque à naïfs. Une manière de leur soutirer des sous avec un bon jeu d’acteur. Ou, dans le meilleur des cas, un espèce d’hallucinogène placebo collectif. J’étais sceptique. Mais de le voir de mes yeux, j’ai vu poindre en moi la lueur d’un doute. Ces gens étaient trop bons acteurs, ils étaient trop persuadés, trop concentrés pour une supercherie. Mais en même temps, c’est trop gros, trop Buffy contre les Vampires. Douteux.

La prochaine fois, je vous raconterai une réunion évangélique, une toute autre histoire. En attendant, pas de Boogie Boogie avant vos prières du soir!

Jésus revient

Lorsque l’on vit dans le pays le plus catholique du monde avec près de 1/6 de la population catholique mondiale, et dans une ville dominée par un gigantesque Christ de 38 mètres de haut, illuminé la nuit,

Le Christ rédempteur, de nuit, dans la brume. Mystique.

on devrait s’attendre à en voir des manifestations. Mais, vraisemblablement, j’avais sous-estimé la puissance et l’omniprésence de la croyance ici.

La première chose qui m’a frappée, c’est le nombre d’églises, évangéliques pour la plupart, que l’on peut trouver. Ces églises peuvent avoir des tailles variant entre l’immense cathédrale St Sébastien qui mesure ni plus ni moins de 96 mètres,

Vue de la cathédrale St Sébastien depuis la station du bondinho

à la minuscule église de quartier coincée dans un local commercial, avec pour seuls meubles quelques chaises et une sono, et dans lesquelles on peut faire tenir en tout et pour tout, une dizaine de fidèles et le prètre-animateur, guitare électrique à la main.

Car s’il y a une autre chose qui frappe quand on commence à s’intéresser à la religion au Brésil, c’est la manière de pratiquer, qui est à mille lieues de la messe plus ou moins austère que l’on peut connaître en France. Ici, et comme dans beaucoup d’autres contextes d’ailleurs dans ce pays, la foi se pratique en chanson. Chaque église possède son propre répertoire de chants sacrés aux consonances assez pop que toute la communauté chante en coeur chaque dimanche. D’ailleurs, aujourd’hui, c’est dimanche et par ma fenêtre, je n’entends pas (ou plutôt plus) de cris de supporters enflammés, mais bien un brouhaha de musique religieuse venue des quelques cinq églises qui ont élu domicile dans ma seule rue.

Statues sur les marches d'une église à Ipanema

Dieu est donc partout, en haut de la colline du Corcovado bien sur, mais aussi sur les pare-brises des voitures et des bus. Un secteur fleurissant ici est la fabrication d’autocollants à messages pour la plupart religieux, que l’on trouve sur pratiquement chaque véhicule motorisé du pays.

Mur d'autocollants pour voiture

Dieu est aussi dans les mots des gens, qui prendront souvent congé de vous en vous gratifiant d’un petit « và com deus » (vas avec Dieu). On entendra aussi très souvent des personnes dire « se Deus quiser », le « Inch’ Allah » local, au milieu d’une conversation.

La religion est donc absolument omniprésente, et crée un véritable sentiment de communauté chez les gens. L’église devient un point central de la vie du groupe, en organisant divers évènements. J’ai eu d’ailleurs la chance d’assister par hasard, avec mon ami Charles, à la fête de la communauté jeune d’une église évangélique de Botafogo, Ser e Renascer (Être et renaître). Attirés là par de la musique forte et des jeunes souriant devant un de leurs amis crachant du feu dans la rue, nous avons pénétré dans une salle plutôt vide, avec des rangées de chaises de chaque côté et des lasers verts en guise d’ambiance lumineuse, au fond de la salle, une batterie qui doit certainement servir durant les offices, et au milieu, un tapis sur lequel s’amusaient quelques enfants. A peine deux minutes après que nous soyons rentrés, une jeune fille d’environ quinze ans, tout sourire, nous souhaite la bienvenue, et nous explique que nous sommes là dans la fête mensuelle du groupe de jeunes de leur communauté. Après les présentations, elle prend un papier et nous demande nos noms, prénoms et numéros de téléphone, afin de nous recontacter. Étrange… Nous n’avons pas cédé.

fête des jeunes de l'église Ser e Renascer à Botafogo

Car il faut savoir une chose, c’est qu’au delà des apparences joyeuses, l’Eglise évangélique peut représenter une certaine menace, que l’on peut comparer à celle des sectes. En effet, les fidèles ont une obligation de participation financière. Pas de panier en osier passé entre les rangées dans lequel on jette nonchalamment quelques pièces pour les plus pingres ou quelques billets pour les plus fidèles. Ici, on parle plutôt de 10% du salaire offert d’office à l’église, chaque mois, ce qui peut être problématique pour certaines parties de la population les plus démunies, qui sont d’ailleurs celles qui se rendent le plus dans ces églises.

La religion est donc un marché, un acteur économique de poids et une véritable institution politique. Certains Brésiliens m’ont d’ailleurs confirmé qu’il était dangereux d’écrire sur le sujet, en tant que journaliste brésilien, tant l’influence de l’Eglise est forte. Cette force économique se perçoit aussi dans le nombre de produits dérivés qui sont vendus. Tout le monde connaît par exemple les fameux bracelets de l’église Nossa Senhora do Bomfim de Salvador

bracelets nossa senhora do Bomfim

que l’on doit accrocher à son poignet en faisant trois voeux et attendre qu’ils se décrochent naturellement pour que nos souhaits se réalisent. Plus étonnants que ces produits dérivés dont on trouvera des équivalents sérieux à Lourdes d’ailleurs, sont ces prêtres rockeurs qui sont ici de véritables stars, à l’image du Padre Reginaldo Manzotti, qui totalise plusieurs millions de vues sur You Tube.

Le fait est que cette forte place de la religion donne à la vie ici un aspect mystique, pas désagréable, renforcé encore par la Macumba, cette religion proche du vaudou dont je vous parlerai plus tard. On se surprend à devenir superstitieux, à éviter de croiser le regard des chats noirs et à poser son sac  toujours sur une chaise (le poser au sol ferait partir l’argent, véridique si j’en crois les 1200 R$ qui m’ont été volés une semaine seulement après mon arrivée). En tout cas, on a envie de s’y intéresser, un peu comme pour le foot en fait. Prochaines étapes de ma quête spirituelle: un match et une messe!