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Street doctor

Ce jour-là, je n’avais pas d’appareil photo sur moi. C’est pourquoi cet article ne sera pas accompagné d’images. Nous allons donc tenter de les faire naître autrement.

Imaginez-vous d’abord le centre de Rio. Comme dans toute grande métropole, c’est une immense fourmilière remplie de monde en flux constant, pressés, joliment emballés dans des costards et des tailleurs. De très hauts immeubles modernes côtoient des bâtiments historiques , et une circulation permanente de voitures, de taxis et de bus rend la traversée des  avenues difficile. Ajoutez à ce tableau des vendeurs de friandises posées sur des tables, au milieu de la rue, de temps en temps un homme qui tire une charrette remplie de carton qui passe au milieu du courant incessant de voitures, et vous obtiendrez une image assez proche de la réalité du Centro Carioca.

Maintenant, imaginez, au milieu de ce désordre, assis à une toute petite table pleine de matériel médical , un petit homme d’une soixante d’années révolue, un peu grisonnant et bientôt chauve, tout tassé sur lui même, de petites lunettes perchées au bout du nez et rasé de près. Il porte une blouse blanche qui a perdu de sa blancheur et autour du cou un stéthoscope qui a vieilli lui aussi.

Il est là, au milieu d’un trottoir, la foule lui passant autour à toute vitesse, et il attend que quelqu’un vienne lui demander ses services. Pour 7R$ il propose un check up complet de santé: cholestérol, tension, rythme cardiaque, diabète, etc. Tout est analysable en à peine 5 minutes grâce à sa batterie de machinerie médicale de pointe dont il est très fier.

Il m’explique qu’il est obstétricien à la retraite, et qu’il profite de son temps libre pour faire ces consultations dans la rue. Il en profite aussi pour réviser son cours de droit qu’il est en train de suivre maintenant par pur intérêt intellectuel. Il a toujours le sourire au lèvres quand il me parle, même s’il pleut un peu et que peu de monde passe le voir.

On discute un peu, il parle vite. Il me dit qu’il aimait aider les femmes à accoucher, et que maintenant qu’il est à la retraite, il veut se rendre utile: il y a beaucoup de monde qui n’a pas les moyens de s’offrir un vrai médecin alors qu’il peut les assurer de leur bonne santé en quelques minutes seulement et pour une poignée de reais. Je lui raconte que je fais des études ici, et que ça me plait. Au bout d’un moment, il me dit que comme je suis polie, il va contrôler gratuitement ma tension. Il sort de sa boîte une petite machine blanche avec un écran, reliée à un brassard autogonflant. Il m’explique que toutes les informations apparaîtront sur l’écran mais me prends quand même le pouls, par habitude certainement, pendant que la machine mesure mes données. Au bout de quelques secondes, le verdict apparaît, je suis en parfaite santé. Même si j’angoissait un peu de l’hygiène moyenne du brassard en plastique qui a dû être utilisé par des centaines de personnes avant moi, mon coeur a gardé un rythme normal.

Enfin, il écrit toutes ces données sur un petit papier grossièrement imprimé à son nom, qu’il me donne. « Ca te fera un souvenir ». Je me lève, il replonge dans ses révisions, et tout repart comme avant.

Le Brésil est un pays où la vie est difficile pour certains, mais où une solidarité existe bel et bien. Si vous avez un peu d’argent vous embaucherez quelqu’un de plus démuni pour tous vos petits travaux. Vous n’oublierez pas de jeter par terre votre canette en métal pour que quelqu’un d’autre la ramasse, la jète avec ses semblables dans un grand sac en plastique qu’il mènera jusqu’à la station  de recyclage. Si vous avez été médecin, vous pouvez passer votre journée assis à une chaise dans le centre, sous la pluie, à attendre. C’est aussi comme ça qu’une société arrive à tourner.

Ordre et progrès… Vraiment?

Comme chacun sait, c’est à Auguste Comte, ponte du positivisme, que le Brésil doit sa Fameuse devise. Cette philosophie pourrait se résumer à renoncer à la question pourquoi? pour se concentrer sur le comment, et donc à agir au lieu de chercher la cause des choses.

Auguste Comte, grand ponte du positivisme

Plutôt jolie comme idée, et on comprend assez facilement que le pays ait choisi une telle devise au sortir de la colonisation. En gros c’est aller de l’avant dont il s’agit, et voilà là un idéal bien universel.

Mais peut-on dire, aujourd’hui, que cette maxime est réellement mise en application?

Pour la partie progrès, d’accord. Plus que jamais peut-être, même. Les financements énormes engrangés par les futurs Jeux Olympiques et Coupe du Monde y sont pour beaucoup dans ce qui semble être l’un des plus grand ravalement de façade de l’histoire du Brésil. Pour accueillir tous les gentils touristes fans de sport et leur argent, l’Etat s’est lancé dans une gigantesque campagne de réhabilitation des principales villes du pays qui passe en premier lieu par la pacification (réussie, apparemment) des favelas qui dominent la ville, puis par la construction de nouvelles et énormes infrastructures, telles des routes, des lignes de chemin de fer et des stades. Malheureusement, toutes ces transformations ont tendance à agir presque exclusivement en faveur des riches.

Blason du BOPE, unité d'élite chargée d'intervenir dans les favelas. Véritable armée.

En effet, la pacification des favelas attire de nombreux investisseurs et fait monter tous les prix, immobiliers comme alimentaires. De manière générale, ces deux évènements majeurs ont créé une forte bulle spéculative et le pays, du moins les grandes villes du pays, souffrent aujourd’hui d’un important boom immobilier qui a fait multiplier par trois le prix moyen des loyers en seulement un an.

Quant aux nouveaux routes/trains/lignes de métro, ils impliquent presque systématiquement une modification profonde la géographie urbaine, et donc la délocalisation des habitants. Ceux-ci se sont souvent vu proposer comme unique solution de rechange un logement très loin de là où ils vivaient, à savoir dans le Cosmos (ce n’est pas une blague, le quartier où on les envoie s’appelle vraiment comme ça, et il porte très bien son nom). Cela est un effet courant de la transformation d’un pays. Le capitalisme possède une certaine force centrifuge qui pousse les pauvres vers les banlieues, afin de donner aux centres une allure de richesse. On maquille la réalité avec des écrans de fumée, mais ça marche. A tel point qu’aujourd’hui le Brésil se retrouve propulsé à la 8ème place au classement mondial du PIB/habitant du FMI, juste devant le Canada.

Mais tout cet aspect de progrès apparaîtrait certainement plus et serait encore plus important si la partie « ordre » de la devise était également suivie à la lettre. Mais non, ici, c’est vraiment le bordel. C’est un bordel joyeux, c’est vrai, un peu coloré, musical, souriant et qui sent souvent bon les grillades. Mais ça reste le bordel.

Par exemple, soyons triviaux,  toute procédure administrative est ici un véritable casse-tête qui vous prendra beaucoup de temps sur votre courte vie. En fait, tout irait bien si chaque administration possédait les mêmes informations, s’il existait une centralisation des procédures. Mais cela ne semble pas être le cas, et les papiers qu’on vous a demandé à un endroit ne suffiront probablement pas ailleurs où vous êtes allé faire exactement la même chose. Car en plus de ne pas disposer des mêmes informations, les lieux dans lesquels vous pouvez faire vos papiers sont très nombreux et très différents, allant du ministère des Finances à la simple poste. En général, une fois sur place avec tous vos papiers, vous prenez un numéro et vous attendez. Longtemps. Mais comme l’ambiance n’est pas au formalisme coincé qu’on pourra trouver dans les mairies françaises, on finit souvent par discuter avec son voisin, de la pluie et du temps que l’on aura encore à attendre, les petites vieilles se racontent leurs histoires de cataracte, et l’attente se fait plus douce.

La carteira de trabalho. Un des documents dont vous aurez besoin en tant que brésilien, pour travailler. La France ne possède pas d'équivalent

Pour se déplacer aussi, le désordre peut être génant. Bon, au bout d’un certain temps, on s’y retrouve, on se fait aux gens qui poussent pour rentrer avant que les autres sortent, on arrive à se repérer dans les arrêts de bus sans qu’ils soient indiqués nulle part, ni dans les bus, ni sur les arrêts eux-mêmes. On se fait à l’idée qu’on devra payer plein pot toute l’année parce que vraisemblablement, on ne comprendra jamais comment fonctionnent les mystérieuses réductions. On s’y fait, certes, même si on a un peu de mal à comprendre pourquoi les télés qui sont dans certains bus indiquent tout, de l’horoscope au résumé des telenovelas, mais pas l’heure, ni le nom des arrêts. On s’y fait, mais ça fatigue.

Parfois, ce désordre est plus que plaisant, quand il s’agit de fête, et que tout est permis. Quand des groupes de Maracatu défilent dans le hall de votre fac en pleine journée, ou que des gens font des claquettes au milieu de la rue à Lapa. Car le bordel, ça veut aussi dire la liberté, le désordre c’est le fait de pouvoir mettre n’importe quoi à n’importe quelle place, et que tout soit accepté. Au delà du fait que la vie puisse être pesante pour les Brésiliens les plus pauvres, on perçoit bien ce sentiment de liberté, ce pouvoir de parler à n’importe qui dans la rue, de séduire qui on veut, de chanter à tue-tête.

Mais d’autres fois, quand il touche la politique surtout et quand il rime avec corruption, le bordel devient la pire tare du pays, et le ronge de l’intérieur. Il y a trois jours, mardi 20 septembre, la population a défilé dans diverses villes du pays et surtout à Rio, munie de balais verts et jaunes pour représenter le ménage à faire dans le parlement, et protester contre l’omniprésence de la corruption.

Manifestation contre la corruption à Rio. Sur la pancarte: "femme de ménage incompétente"

Cette gangrène empêche au pays de profiter pleinement de ses richesses. A cause de certains pourris qui s’en mettent plein les poches, les hôpitaux sont moyens, les écoles publiques au plus bas, les salaires des fonctionnaires ridicules et les routes pleines de trous. Bien sur, quand il s’agit de refaire les stades et de construire des routes pour les joindre entre eux, en somme, pour donner du Brésil une image positive à l’international, l’Etat semble avoir plein de sous, mais pas pour les besoins primaires de la population, et celle-ci le déplore. Mais quand des scandales de corruption éclatent tous les jours, cela commence à se savoir, et l’image que cela renvoie est loin d’être bonne (voyez plutôt, le fameux scandale de la cueca, ou « du slip », ici). Peut-être serait-il temps que les politiques prennent à la lettre la jolie phrase qui est écrite sur leur drapeau et qu’ils mettent un peu d’ordre dans leurs pratiques et du progrès dans leur morale, et, j’en suis sure, tout ira beaucoup mieux.

Le complexe du Corn Flakes

Voilà, à partir de maintenant je vais connaître l’été toute l’année. Et qui dit été, dit chaleur, et qui dit chaleur dit: vivre tout nu ( ou presque). Mais pour vivre tout nu, d’autant plus dans le temple du paraître qu’est Rio de Janeiro, il vaut mieux être beau.

Je me suis donc lancée dans une vaste campagne d’auto-persuasion pour atteindre un mode de vie sain, porter du 36 et pouvoir me pavaner sur la plage sans craindre le regard juge des belles personnes qui m’entourent.

  • Etape 1: manger bien.

Au premier abord, on se dit: facile, il y a des fruits partout. Certes, mais ils sont souvent là pour faire joli, ou pour être transformés en jus auquel on additionne une grande quantité de sucre. Pourquoi rajouter du sucre là où la nature a déjà tout ce qu’il fallait? On ne sait pas. Tout ce qu’on sait c’est que du sucre il y en a partout, et que ce pays est l’enfer du diabétique.

Et puis il existe une chose ici qui est un piège à gourmands flemmards (tout moi quoi). Une invention machiavélique, une création du diable, l’enfer dans votre assiette (si vous voulez maigrir ou au moins arrêter de grossir, sinon, vous êtes le plus heureux des êtres humains, et je vous envie) : le SALGADO

La coxinha, ma préférée des salgados, à la densité équivalente à celle d'une choucroute sous vide

Le salgado est un petit encas généralement très gras, très riche et très salé ( son nom l’indique d’ailleurs puisque « salgado » ne veut dire ni plus ni moins que « salé »). On en trouve de diverses variétés, toujours fourrées à une viande ou un poisson, avec du fromage et généralement accompagné de ketchup en petit tubes en plastique. La cruauté de la chose réside en son prix: 2R$ en moyenne, soit moins d’un euro. Pas cher, plutôt bon, et ça cale. Mais c’est gras. Très très gras. Et tellement salé qu’il vaut mieux l’accompagner de quelque chose à boire qui sera, suivant l’heure de votre petit creux, un jus de fruit ultra sucré, ou une bière, pour ne pas mourir desséché sur le trottoir. Pas top pour garder la ligne, donc.

Bon, rien ne nous oblige à en manger même si c’est fort tentant. C’est vrai. Seulement, le soucis est qu’à part ça, on a le choix entre des sandwichs dégoulinant d’huile, des hamburgers dégoulinant d’huile ou des hot dogs dégoulinant d’huile.

Le hot dog d’ici est quelque chose aussi. Très loin de la saucisse sobrement posée dans du pain et généreusement arrosée de ketchup et de moutarde, ici le hot dog est le met contenant le plus d’ingrédients que je connaisse, et une très grande quantité de sauce.

Hot Dog (cachorro quente), ingrédients: pain, saucisse, maïs, petits pois, oeuf de caille, chips en forme de paille, oignons, mayo, mayo, mayo, ketchup, ketchup, ketchup.

Bref, à part en se cantonnant au traditionnel « arroz com feijão », manger sainement ici est un échec assuré.

  • Etape 2: faire du sport
Là, on est face à un challenge beaucoup plus facile à surmonter, en partie parce qu’il fait souvent chaud et beau, du coup sortir est nettement plus motivant que dans le froid Picard par exemple.
Et puis, presque aussi nombreuses que les églises sont ici les academias, des salles de sport modernes et suréquipées, et qui présentent la particularité étonnante d’être toujours pourvues de baies vitrées très propres pour que les passants puissent admirer les muscles en travail et la sueur perler sur le front des clients, et, accessoirement culpabiliser profondément d’être en train de marcher à deux à l’heure, un salgado dans une main et une bière dans l’autre. Les tarifs sont très abordables et tout carioca moyen possède son abonnement dans l’academia de son quartier. Il y va souvent plusieurs fois par semaine, en chemin vers le travail, ou en rentrant, c’est pour ça qu’on peut souvent le croiser arpentant les rues en tenue de sport. C’est un rituel absolument intégré dans sa routine. Mais comme je ne possède pas l’uniforme local: legging turquoise et guêtres rose fuchsia, ou legging rose fuchsia et guêtres bleu turquoise au choix, je ne peux pas me permettre d’y mettre les pieds.
Autre option, courir sur la plage. Classique. Ici, les coureurs sont tellement nombreux qu’ils possèdent leur propre petite route à côté de la grosse pour les voitures, et qu’il faut donc attendre qu’ils passent pour traverser. Même uniforme que dans la salle de sport, à la seule différence que les hommes courent généralement torse nu, fiers de montrer au monde leurs pectoraux fort développés qu’ils entretiendront ensuite sur un des petits postes à exercice physique disposés le long de la plage. Mais je peux pas, j’ai pas envie.
Dernière option, de loin la plus plaisante: se balader, dans les rues ou dans la nature. Pour les amoureux de rando, le paradis est ici. Vous pouvez très facilement vous retrouver au milieu des arbres, loin de toute civilisation en prenant un bus et en marchant une petite heure, généralement en pente, forte. Le nombre de collines qui existent dans la ville est très important et on peut donc bénéficier d’une grande variété de points de vue sur la ville.

Vue depuis le haut de la Pedra Bonita (merci Manon!)

  • Etape 3: épilation-manucure-chaussures à semelle compensée.
Voilà, quand j’aurai assaini mon alimentation et que j’aurai sculpté mon derrière à force de grimper des collines (j’ai encore beaucoup de chemin à faire pour en arriver là, mais on est confiants), si je veux prétendre ressembler à la brésilienne de base, il me faudra faire disparaître de mon corps toute trace de pilosité, et surtout chérir le bout de mes doigts comme s’ils étaient mon unique raison de vivre. Toutes les femmes ici ont des ongles parfaitement taillés en rectangle  et peinturlurés de couleurs flashy, avec ou sans petit dessins représentant parfois la vierge (si si, je vous assure, je l’ai vu). Avoir des ongles soignés est considéré ici comme une preuve que l’on prend soin de soi, en général, et que l’on n’est pas membre des classes sociales les plus pauvres. Enfin, il faut toujours coincer ses pieds pédiculés dans des chaussures ouvertes à semelle compensée décorées de strass et de paillettes. Et si je veux pousser le mimétisme jusqu’au bout, il me faudra également passer à la mini-jupe, la plus courte possible ( là c’est tout un travail sur ma personne qu’il me faudra faire, en me faisant peut-être aider par un professionnel. Cristina deNouveau Look pour une Nouvelle Vie, elle est bien brésilienne, non?)

Ma tou é magnifaaïque ma chéériiiiiie!

Et comme ça, je serai la plus belle pour aller danser!

Jésus revient

Lorsque l’on vit dans le pays le plus catholique du monde avec près de 1/6 de la population catholique mondiale, et dans une ville dominée par un gigantesque Christ de 38 mètres de haut, illuminé la nuit,

Le Christ rédempteur, de nuit, dans la brume. Mystique.

on devrait s’attendre à en voir des manifestations. Mais, vraisemblablement, j’avais sous-estimé la puissance et l’omniprésence de la croyance ici.

La première chose qui m’a frappée, c’est le nombre d’églises, évangéliques pour la plupart, que l’on peut trouver. Ces églises peuvent avoir des tailles variant entre l’immense cathédrale St Sébastien qui mesure ni plus ni moins de 96 mètres,

Vue de la cathédrale St Sébastien depuis la station du bondinho

à la minuscule église de quartier coincée dans un local commercial, avec pour seuls meubles quelques chaises et une sono, et dans lesquelles on peut faire tenir en tout et pour tout, une dizaine de fidèles et le prètre-animateur, guitare électrique à la main.

Car s’il y a une autre chose qui frappe quand on commence à s’intéresser à la religion au Brésil, c’est la manière de pratiquer, qui est à mille lieues de la messe plus ou moins austère que l’on peut connaître en France. Ici, et comme dans beaucoup d’autres contextes d’ailleurs dans ce pays, la foi se pratique en chanson. Chaque église possède son propre répertoire de chants sacrés aux consonances assez pop que toute la communauté chante en coeur chaque dimanche. D’ailleurs, aujourd’hui, c’est dimanche et par ma fenêtre, je n’entends pas (ou plutôt plus) de cris de supporters enflammés, mais bien un brouhaha de musique religieuse venue des quelques cinq églises qui ont élu domicile dans ma seule rue.

Statues sur les marches d'une église à Ipanema

Dieu est donc partout, en haut de la colline du Corcovado bien sur, mais aussi sur les pare-brises des voitures et des bus. Un secteur fleurissant ici est la fabrication d’autocollants à messages pour la plupart religieux, que l’on trouve sur pratiquement chaque véhicule motorisé du pays.

Mur d'autocollants pour voiture

Dieu est aussi dans les mots des gens, qui prendront souvent congé de vous en vous gratifiant d’un petit « và com deus » (vas avec Dieu). On entendra aussi très souvent des personnes dire « se Deus quiser », le « Inch’ Allah » local, au milieu d’une conversation.

La religion est donc absolument omniprésente, et crée un véritable sentiment de communauté chez les gens. L’église devient un point central de la vie du groupe, en organisant divers évènements. J’ai eu d’ailleurs la chance d’assister par hasard, avec mon ami Charles, à la fête de la communauté jeune d’une église évangélique de Botafogo, Ser e Renascer (Être et renaître). Attirés là par de la musique forte et des jeunes souriant devant un de leurs amis crachant du feu dans la rue, nous avons pénétré dans une salle plutôt vide, avec des rangées de chaises de chaque côté et des lasers verts en guise d’ambiance lumineuse, au fond de la salle, une batterie qui doit certainement servir durant les offices, et au milieu, un tapis sur lequel s’amusaient quelques enfants. A peine deux minutes après que nous soyons rentrés, une jeune fille d’environ quinze ans, tout sourire, nous souhaite la bienvenue, et nous explique que nous sommes là dans la fête mensuelle du groupe de jeunes de leur communauté. Après les présentations, elle prend un papier et nous demande nos noms, prénoms et numéros de téléphone, afin de nous recontacter. Étrange… Nous n’avons pas cédé.

fête des jeunes de l'église Ser e Renascer à Botafogo

Car il faut savoir une chose, c’est qu’au delà des apparences joyeuses, l’Eglise évangélique peut représenter une certaine menace, que l’on peut comparer à celle des sectes. En effet, les fidèles ont une obligation de participation financière. Pas de panier en osier passé entre les rangées dans lequel on jette nonchalamment quelques pièces pour les plus pingres ou quelques billets pour les plus fidèles. Ici, on parle plutôt de 10% du salaire offert d’office à l’église, chaque mois, ce qui peut être problématique pour certaines parties de la population les plus démunies, qui sont d’ailleurs celles qui se rendent le plus dans ces églises.

La religion est donc un marché, un acteur économique de poids et une véritable institution politique. Certains Brésiliens m’ont d’ailleurs confirmé qu’il était dangereux d’écrire sur le sujet, en tant que journaliste brésilien, tant l’influence de l’Eglise est forte. Cette force économique se perçoit aussi dans le nombre de produits dérivés qui sont vendus. Tout le monde connaît par exemple les fameux bracelets de l’église Nossa Senhora do Bomfim de Salvador

bracelets nossa senhora do Bomfim

que l’on doit accrocher à son poignet en faisant trois voeux et attendre qu’ils se décrochent naturellement pour que nos souhaits se réalisent. Plus étonnants que ces produits dérivés dont on trouvera des équivalents sérieux à Lourdes d’ailleurs, sont ces prêtres rockeurs qui sont ici de véritables stars, à l’image du Padre Reginaldo Manzotti, qui totalise plusieurs millions de vues sur You Tube.

Le fait est que cette forte place de la religion donne à la vie ici un aspect mystique, pas désagréable, renforcé encore par la Macumba, cette religion proche du vaudou dont je vous parlerai plus tard. On se surprend à devenir superstitieux, à éviter de croiser le regard des chats noirs et à poser son sac  toujours sur une chaise (le poser au sol ferait partir l’argent, véridique si j’en crois les 1200 R$ qui m’ont été volés une semaine seulement après mon arrivée). En tout cas, on a envie de s’y intéresser, un peu comme pour le foot en fait. Prochaines étapes de ma quête spirituelle: un match et une messe!

Lapa a noite

Il y a des lieux que la nuit transforme. Lapa est de ceux que la nuit embellit.

Lapa est à Rio le quartier de la bohème un peu jeune, un peu musicienne, un peu perdue. Traversé par les fameux arcos da Lapa (voir photo), on y trouve une importante concentration de lieux de vie nocturne: boites, bars, salles de concert etc. En semaine, c’est un endroit plutôt désert, les Brésiliens travaillant beaucoup, ils ne traînent que le week end. Les seules personnes qui peuplent les rues à ce moment sont des bandes d’enfants qu’il ne vaut mieux pas croiser.

Le vendredi soir, l’histoire est toute différente. La municipalité a eu l’idée très bonne de fermer pour la nuit la rue principale Mem de Sâ qui passe sous les arcs, et qui se remplit alors de centaines de fêtards de tous horizons. On croisera des travestis faisant un brin de causette avec des vendeurs de prêt à porter, des gays, des étrangers, des artistes. Tout le monde est là, dans un joyeux bordel, debout dans la rue. Soudain on entend une cloche donner le tempo, puis toute une batucada qui la suit, réfugiée sous les arcs qui font caisse de résonance. Là, la foule se met à danser, quelques couples se forment, les pieds bougent vite, très vite, tout comme les fesses: on danse la samba. La samba est une danse impressionante: elle est à la fois rapide et très sensuelle. Les couples de danseurs se tournent autour et se chauffent dans une sorte de parade nuptiale, mais on ne se touche pas (enfin sauf sur la vidéo qui suit, mais là c’est des pros, ils se connaissent bien)

Un peu plus loin, un autre groupe de musique, cette fois composé d’un accordéoniste, d’un triangle et de percus, met l’ambiance dans la rue. C’est un groupe de Forrò. Plus proche de la salsa, cette danse qui se pratique également en couple, est beaucoup plus lente. On danse très près du corps de l’autre, en parfaite communion. C’est très beau à voir, ces couples de danseurs très concentrés, au milieu d’une foule heureuse qui chante à tue-tête les classiques de la musique brésilienne qu’entonne le groupe à côté.

Si toute cette danse nous a donné soif, on peut aller faire un tour devant les arcs, où une multitude de petites tentes se sont dressées en une heure ou deux avant que la soirée commence. Ici la caipirinha coûte 5 ou 6 reais (un peu moins de 3€) en moyenne et contient l’équivalent en cachaça de 5 caipirinhas françaises achetées en boîte. Et rien de tel qu’une petite brochette de coeurs grillés pour accompagner votre cocktail (enfin, il parait, hors de question que je mange ça).

Un peu plus tard on se dirigera vers les escaliers décorés par Selaron. Après être passé par une toute petite rue pleine de monde, on arrive sur un escalier absolument splendide, décoré de millions de mosaïques multicolores. Cet artiste chilien a passé plusieurs années à recouvrir toutes les surfaces libres avec des carreaux venus du monde entier, et le résultat est magnifique, de jour comme de nuit. Mais ce soir, comme tous les vendredi soir, il y a tellement de monde qu’on ne peut pas trop voir les mosaïques, on sent plutôt une forte odeur d’herbe et on entend des dizaines de musiciens jouer des classiques brésiliens ou internationaux avec les instruments qui ont été ramenés par les uns et les autres. Quelques fois, l’un d’entre eux joue si bien qu’il attire d’autres musiciens, puis le son du pandero fait son effet et une foule compacte se forme petit à petit autour du petit groupe de musiciens, et se met à chanter fort.

Puis, au bout de quelques temps, de quelques baisers volés, de quelques bières, on se rend compte que l’on n’a plus de voix et que le jour se lève. C’est le matin, c’est fini. Pas grave, on reviendra demain!

Ps: aujourd’hui, c’est match de foot, je suis contente! 🙂

Futebol pra Caramba!

Si on vous parle de Brésil, les premières images qui vous viennent en tête sont des filles en bikini sur la plage (ça j’en parlerai plus tard),

Plage de Copacabana, et nageurs en bikini

des favelas pleines de personnes sans souliers (ça aussi j’en parlerai plus tard), et bien sur, le foot.

Grande joie pour moi qui m’intéresse au foot comme à ma première paire de bretelles que de me retrouver dans ce pays où 9 personnes sur 10 sont tout simplement droguées à ce sport.

En effet, dans le pays le plus catholique du monde, si Jésus avait joué au foot, c’est lui qui aurait été Dieu.

Ici, vous trouverez dans chaque boutique, quelle qu’elle soit, une télévision allumée, et si match de foot il y a, vous pouvez être certains de trouver également une foule compacte, rivée sur l’écran, vibrant de concert au rythme de la balle rebondissant sur le terrain. C’est presque religieux, cette transe commune. Oui, définitivement, ici, le foot est une religion.

Qui dit religion dit donc idoles. Les footballeurs professionnels d’ici sont les rock stars que nous connaissons en France, et fleurissent les pages des magazines people. Il faut savoir qu’à Rio seulement, existent 4 clubs majeurs que sont Botafogo, Flamengo, Fluminense, et Vasco da Gama, plus une vingtaine de clubs moins importants. Cela représente donc une population de plusieurs centaines de personnes rien que dans cette ville, une population riche, très très riche. Chacun des joueurs de ces clubs valent à eux seuls plusieurs millions de Reais, ou d’euros, comme vous préférez, et attirent donc forcément convoitises, fantasmes, et autres curiosités. Les paparazzis se régalent avec eux, et l’on se souvient d’ailleurs des frasques de l’aujourd’hui bien grassouillet Ronaldo, retrouvé en « bonne compagnie » dans un hôtel.

Une travestie prouvant son identité de genre, et le célèbre Ronaldo (cliquez sur l'image pour lire l'article de l'AFP)

On a même un nom pour la fille qui court le footeux: mulher de chuteiro (ou femme à chaussure de foot), présente en nombre dans tous les évènements qui touchent à ce sport et dans les soirées VIP qui en rassemblent les professionnels, polluant l’atmosphère de ses cris aigus quand un pectoral apparaît par inadvertance. Des groupies quoi.

Bref, le foot est partout.

Sur la plage notamment,

Foot sur la plage d'Ipanema

tous les jeunes, hommes surtout, jouent à ce sport en plus ou moins grands groupes. L’enfer si, comme moi, vous avez peur des ballons. Passons.

Avant hier, j’étais calmement en train de regarder un film dans mon appart, la fenêtre ouverte, quand j’entend résonner dans ma rue une clameur terrible, un gigantesque cri de joie s’est mit à retentir de tous les côtés, suivi de plusieurs déflagrations: (écoutez avec le lien ci-dessous)

[audio http://dl.free.fr/babjNRS5q/goooooal.mp3]

Je ne le savais pas, mais était en réalité en train de se dérouler un match « historique », avec ni plus ni moins de 9 buts. De quoi faire rougir de honte les joueurs du PSG. Je ne suis pas en mesure de vous en dire plus, les détails de ce sport ne me passionnant pas vraiment. Tout ce que je sais, c’est que les gens étaient fous, criaient à leur fenêtre, et que c’était sympa, vraiment sympa d’être au milieu de ce tumulte, de cette passion, et que j’attends le prochain match avec impatience.